Ce texte est candidat au concours littéraire La Plume Stileex
Thème 2018 : La Beauté de Tana
Les œuvres présentées et publiées sur le site dans le cadre du concours littéraire La Plume Stileex sont le travail de personnes extérieures à l'équipe éditoriale. En conséquence, les avis, jugements et points de vue présentés dans chacune d'elles n'engagent que leurs auteurs respectifs et ne reflètent en aucun cas ceux de la Revue Stileex. Également, dans un souci d'équité et surtout pour ne pas dénaturer le travail des candidats, nous n'avons pas corrigé les textes et les présentons donc tel que nous les avons reçus.
Vous pouvez noter cette œuvre en bas de page. Les votes du public sont ouverts jusqu'au 18/11/2018. En savoir plus sur le concours La Plume Stileex 2018
Sponsors La Plume Stileex
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Tana se réveille sous un ciel d’un bleu éclatant, comme si les trombes d’eau qui se sont déversées toute nuit ont lavé ses imperfections pour lui rendre sa pureté. Le soleil éclabousse la colline de sa lumière, bien décidé à profiter de son tour avant que les nuages ne lui volent à nouveau la vedette. Des conditions idéales pour un footing matinal de retour au pays.

En refermant la lourde porte de la maison familiale, je remarque pour la première fois la perte de couleur des briques nonagénaires qui entourent le chambranle. Reculant de quelques pas, je lève les yeux sur la demeure ancestrale trop souvent ignorée par ses habitants empêtrés dans leur routine.

Même perdue au fond sa ruelle tortueuse avec ses voisines presque aussi âgées, elle a conservé tout son cachet avec sa haute silhouette filiforme et ses étroits balcons de bois superposés. C’est le berceau de quatre générations de nous, la gardienne de nos secrets, précieux refuge que je n’ai pas
pu me résoudre à quitter, malgré son plafond qui s’effrite, sa plomberie poussive et l’absence totale d’isolation acoustique et thermique.

Dans la rue principale, les jacarandas en fleurs dans la douceur d’octobre déploient leur rideau mauve au-dessus d’Anosy et son lac sur lequel la statue de l’ange noir veille, impassible. Ses berges récemment nettoyées et partiellement transformées en un joli jardin public offrent le parcours idéal pour une course, mais la nécessité de remplir mon garde-manger m’appelle ailleurs.

À petites foulées, le visage fouetté par la brise, je traverse Antaninarenina, le quartier des bijouteries, des ministères, des banques et des hôtels prestigieux, qui se prépare nonchalamment à sa journée. Au naturel, sa diversité architecturale se révèle dans toute sa beauté, entre style colonial, inspiration haussmannienne, lignes traditionnelles et quelques touches contemporaines disséminées ici et là.

Les rues sont pratiquement désertes. Seules quelques grappes de collégiens et lycéens, facilement reconnaissables à leur réglementaire des nombreux établissements scolaires de la Haute Ville, partagent un bout de mon chemin.

Tournant le dos au palais présidentiel, je traverse le petit jardin de la place de l’Indépendance, toute de vert et de mauve vêtue. Quel contraste entre sa quiétude et le grondement sourd qui monte de la ville basse, en avance sur le reste de son monde !

Avant de m’engager sur l’imposant escalier Ranavalona Ière, je marque un temps d’arrêt. Un instant, je me prends pour le roi du monde, qui contemple son royaume. En face, l’escalier jumeau d’Ambondrona, qui lui, n’a pas le privilège de porter le nom de quelque illustre reine, ne se dresse pas moins avec fierté. Tapie à ses pieds, protégée des rayons ardents par de lourdes ombrelles multicolores m’attend ma destination du jour. Le marché d’Analakely, véritable caverne aux trésors sans murailles, et dont l’entrée ne requiert aucun mot de passe. L’âme et le cœur de Tana…

Dans mes oreilles, le rythme entraînant de Viva la Vida du groupe britannique Coldplay me donne littéralement des ailes. Mais depuis que la réhabilitation a changé la pierre en marbre, l’adhérence n’est plus ce qu’elle était. Et en ajoutant l’orage de la veille dans l’équation, l’escalier a tout du toboggan géant. Autant d’arguments pour renoncer à mon envie de dévaler les blocs trois par trois.

Cent soixante-huit marches plus bas, sain et sauf, je m’offre une deuxième halte au milieu des passants pressés qui me bousculent, et qui n’ont que faire de mon envie subite de porter un regard neuf sur ce paysage qu’ils parcourent quotidiennement sans le voir.

À gauche, l’Avenue de l’Indépendance déroule son ruban gris ponctué de touches vertes et bordé d’élégants immeubles à l’architecture uniforme et préservée. Façades ocre remises à neuf, arcades- promenoirs hébergeant dans boutiques de toutes sortes, pergolas coiffant des terrasses fleuries, doubles fenêtres, l’ensemble n’a rien perdu de son charme, surtout à cette heure matinale où la circulation ne l’étouffe pas encore de ses fumées toxiques. Tout au bout, derrière ses grilles, se dresse la gare, lieu hautement symbolique de la capitale : le point kilométrique zéro, le centre du réseau routier en étoile qui dessert le pays, le lieu de départ des trains, ou peut-être des départs tout court. À droite, l’Avenue du 26 juin 1960 se perd au-delà d’Ambohijatovo, son parc et sa place des bouquinistes, où nouveautés et anciennes éditions font le bonheur des bibliophiles.

Devant moi, l’esplanade où se tenait l’immense marché à ciel ouvert d’antan a disparu, la malheureuse, happée par la frénésie de construction. Désormais partiellement cachés, les pittoresques pavillons aux toits de tuiles semblent avoir resserré leurs rangs pour faire bloc contre l’urbanisme galopant.

Le temps de traverser en me mêlant à la foule pour éviter de finir sous les roues de chauffards irrespectueux des passages piétons, j’entre de plain-pied dans un univers familier, explosion de couleurs, de parfums et de bruits. « Si vous voulez de l’ambiance et de l’authentique, c’est l’endroit idéal », ai-je coutume de conseiller aux clients étrangers du restaurant familial.

Sur des morceaux de jute posés à même le sol, sur des tables de fortune en bois, ou dans des corbeilles qui parcourront des kilomètres sur l’épaule des vendeurs à la sauvette, chacun compose avec moins d’un mètre carré pour mettre ses produits en valeur et attirer le chaland. Fruits et légumes, volailles, herbes aromatiques, grains secs, plantes médicinales, fromages artisanaux dans leur vitrine, beignets et biscuits, fournitures scolaires, friperies de vêtements, chaussures et sacs, se disputent la place devant les bouchers et poissonniers.

Au cœur de cette ruche en effervescence, de larges sourires, parfois édentés, mais toujours sincères, saluent mon passage, comme un prince de retour sur ses terres. On m’interpelle, on m’interroge sur les raisons de mon absence, on s’enquiert de ma santé, on me propose la récolte du jour dans un joyeux brouhaha qui résonne comme une douce musique à mes oreilles trop longtemps reposées à mon goût.

Pas humble pour un sou, je me plais à croire que le petit garçon qui accompagnait autrefois sa grand- mère pour ses courses quotidiennes a réellement manqué, au moins à quelques-uns. Un peu comme un élément du décor, dont on remarque brusquement l’absence alors que pendant des années, l’on a oublié d’y prêter attention.

J’extirpe mon sac à dos en toile pliable de ma poche en commençant à repérer les plus beaux légumes, qui me font de l’œil. Le plus amusant est que je n’ai pas le moindre début d’idée de ce que je vais en faire. Mais j’aime ce luxe de pouvoir composer mes menus au jour le jour au gré de mon humeur et de mes envies, en profitant toujours du goût du frais.

Et tant pis pour mes détracteurs, qui estiment qu’à l’ère des frigos intelligents et des robots capables de cuisiner seuls, il n’y a aucun intérêt à perdre du temps à faire ses provisions plus d’une fois par semaine, voire par mois, et à se concocter de petits plats chez soi. Un paradoxe, si l’on considère l’engouement des Malagasy pour les émissions de téléréalité sur la cuisine… De toute façon, peu importent les critiques, cet accès facile au marché est l’un des privilèges à résider dans son cœur trépidant et rien pour l’instant ne pourrait me convaincre de m’en priver.

Avec l’enthousiasme d’un gamin lâché dans une boutique de jouets, je me laisse porter par mes pas, mon regard et mon intuition. Comme tous les habitués, ce désordre ne me fait pas peur, au contraire. C’est le meilleur moyen de se laisser surprendre par des produits inattendus et de comparer les prix qui fluctuent en fonction de la saison, du jour, de l’heure, de la pluviométrie, de la tête du client, et de tant d’autres paramètres ! Rares sont les étals qui arborent des prix fixes sur un bout de carton ou d’ardoise, coupant ainsi court aux longues palabres.

À l’instar de mon aïeule, championne toutes catégories du marchandage, je m’amuse à discuter tout en choisissant, souriant aux arguments éculés et parfois mensongers avancés pour me pousser à l’achat. Les mangues sucrées gagnent instantanément en acidité simplement parce que je les destine à des achards aigres-doux, les citrons deviennent plus juteux pour s’adapter à mes exigences, tandis que. Mais cela fait partie du charme de ces marchés, et c’est avec un réel plaisir que je me prends au jeu.

Un (très) long moment plus tard, lesté de viande de zébu saignante, de quelques côtelettes et de trois poissons scintillants, mais surtout d’une variété suffisamment large de fruits et légumes pour satisfaire toutes mes envies, je prends le chemin du retour. Ignorant mon corps fourbu et mon cœur aux battements erratiques, je pars à l’assaut de l’escalier, suant et soufflant, m’efforçant d’ignorer mes adducteurs, mollets et poitrine en feu.

Là-haut, la douce torpeur a cédé la place au ballet incessant des véhicules et des personnes, associé à un concert de cris et de klaxons. Devant l’hôtel du Louvre, oasis de modernité au sein d’un bâtiment historique, une horde de marchands entoure un car de touristes, proposant qui ses toiles, qui des épices en sachet, qui des sculptures en bois ou en ferraille recyclée…

Un spectacle immuable, qui lasse ou réjouit, mais laisse rarement indifférent. Ce matin, à travers cette animation, l’on peut ressentir l’appétit pour la vie d’un peuple qui lutte malgré les mauvaises fées perchées sur son épaule, un peuple qui refuse de ne plus espérer, de ne plus rêver.

Rêveur, heureux, boosté par un regain d’amour pour ma ville, je regagne le bercail, mon sang pulsant furieusement dans mes veines. Ce sang puissant, aussi rouge que la latérite malgache, qui me lie pour toujours à cette île. La boucle est bouclée pour aujourd’hui, premier jour du reste de ma vie. Et toi, Tana la Belle, tu en seras toujours un des principaux protagonistes.

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Mahetsakarivo
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Mahetsakarivo

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Très beau texte!

Domoina
Invité
Domoina

et moi donc :)