Voici maintenant trois mois qu’aux grands titres des journaux français, nous voyons les mêmes mots venir et revenir en boucle : les « gilets jaunes ». Et pour une fois, pour la jeune malgache que je suis, les mots et expressions « mouvement populaire » et « grève » ne sont pas associés à mon pays natal, mais plutôt à la France (et la Belgique). Oui, la France va mal semble-t-il et le président Emmanuel Macron, à la magistrature suprême depuis seulement 19 mois, ne sait plus où donner de la tête et pour cause : entre pillages, vols, vandalisme, demande de transition et violence, les gilets jaunes sont en train de réduire le pays à feu et à sang.

Un petit air de déjà vu chers compatriotes ? :). Ici, il n’est pas question de critiquer la brindille dans l’œil du voisin alors que l’on a soi-même une poutre dans le nôtre. Il s’agit d’une analyse objective venant d’une amoureuse du pays de la tour Eiffel et du bon pain chaud.

« Mais comment une Malgache peut-elle se permettre de critiquer une crise chez les autres quoi ? Non mais allô quoi ! »

La réponse, chers lecteurs, est toute simple : ce sujet je le connais. Comment et pourquoi ? Parce que pour la première fois en deux millénaires, nous les Malgaches sommes copiés par les Français. « Foutaise ! » me direz-vous, mais auriez-vous oublié que grèves, mouvements populaires, renversements de pouvoir et « korontana » sont une spécialité malgache ? Aha.

Autant dire qu’ici, lorsqu’on n’est pas content, on va le crier haut et fort dans la rue. En 22 années d’existence au pays, j’ai déjà quelques grèves à l’échelle nationale à mon actif. Pour faire un compte rapide, voici un petit récapitulatif des quelques insurrections populaires qui ont secoué, à partir de son indépendance, le pays du mora-mora :

  • 1947 : mouvement pour l’indépendance de Madagascar
  • 1972 : grêve des étudiants à Antananarivo
  • 1991 : opposition au libéralisme prudent instauré par le pouvoir
  • 2002 : dénonciation de fraude électorale massive lors des élections
  • 2009 : putsch et renversement de pouvoir
  • 2018 : mouvement dans la capitale pour exiger la démission du président de la République à l’époque
Madagascar a déjà quelques crises politiques à son actif
Madagascar a déjà quelques crises politiques à son actif

Bref, ne vous y méprenez guère, j’aime énormément mon pays. Je dirai juste que la recette du mouvement populaire est bien connue par le peuple malgache, nous en prenons un quasiment tous les matins au petit déjeuner :).

Le mouvement des gilets jaunes pour les nuls

Origine du mouvement

Débutant en octobre 2018, ce mouvement de protestation français s’est très vite répandu via les réseaux sociaux pour protester contre la hausse du carburant annoncée pour le début de l’année 2019. Ils ont décidé de symboliser cette manifestation avec un gilet jaune fluo que les manifestants accrochaient à leur voiture. Jusque là, puisque les revendications se faisaient essentiellement sur Facebook et cie via des pétitions en tout genre, pas trop de problème.

Le mouvement reste pacifiste et les gilets jaunes semblent même obtenir le soutien de la majorité de la population française dont certaines grandes personnalités comme Patrick Sebastien, Franck Dubosc (qui s’est récemment retiré du mouvement), Brigitte Bardot, Michel Polnareff, Arnaud Ducret, Kaaris, Pierre Perret, Philippe Lelouche et Gilbert Montagné.

Le mouvement a débuté sur les réseaux sociaux
Le mouvement a débuté sur les réseaux sociaux

Acte I : 17 novembre 2018

Les protestations débutent le 17 novembre 2018 avec des blocages de ronds-points et de routes. Ce sera l’acte I du mouvement. Il rassemblera 290 000 manifestants dans tout le pays et fera deux morts et un peu plus de 500 blessés, les résultats d’accrochages entre militants et conducteurs sous les nerfs.

Les manifestations ont débuté le 17 novembre 2018 par des blocages routiers
Les manifestations ont débuté le 17 novembre 2018 par des blocages routiers

Acte II : 24 novembre 2018

L’acte II aura lieu une semaine plus tard sur l’avenue des Champs-Elysées, à Paris, pour se rapprocher du pouvoir exécutif. Il sera marqué par des heurts plus violents, mais avec moins de manifestants selon le ministère de l’Intérieur.

Des discussions sont alors engagées avec le gouvernement, mais n’aboutissent à aucune entente et des affrontements plus hardis encore se tiendront à Paris à partir du 1er décembre. C’est l’acte III du mouvement.

Pour se rapprocher de l'éxecutif, les manifestants se rendent sur les Champs-Élysées
Pour se rapprocher de l’éxecutif, les manifestants se rendent sur les Champs-Élysée

Acte III : 1er décembre 2018

À partir de là, une montée en puissance de la violence des affrontements avec les forces de l’ordre est enregistrée malgré la baisse du nombre de manifestants. Les débordements se multiplient et marquent profondément cette journée du 1er décembre : voitures brûlées, pillage de magasins, prise d’assaut de l’Arc de Triomphe. Personnellement, j’attribue plus le saccage de ce précieux monument au Black bloc qu’au mouvement des gilets jaunes purs. Mais ce n’est que mon avis.

Les dégâts dans la capitale française sont estimés à plus de 3 millions d’euros, de quoi donc être alarmés. Sont exigés lors de cet acte III la révision du pouvoir d’achat jugé trop bas par les classes moyennes et populaires et le maintien des services publics.

L’Arc de Triomphe a été pris d’assaut et saccagé lors de l’acte III

Le 2 décembre, le président Macron convoque une réunion de crise à l’Élysée et décide, avec son gouvernement dirigé par Edouard Philippe, la suspension pour six mois de la hausse de la fiscalité sur les carburants et le durcissement du contrôle technique. Cette taxe sera finalement supprimée le lendemain. Cette décision ne convainc quand même pas les gilets jaunes qui dénoncent désormais la politique globale menée par le gouvernement et exigent la démission de Macron et la mise en place d’une transition.

Acte IV : 8 décembre 2018

L’acte IV du 8 décembre sera marqué par la mise en place d’un dispositif de sécurité énorme de plus de 90 000 hommes : au total plus de 264 blessés, policiers y compris, 1 723 arrestations dont 1 220 gardes à vue, ce qui ne fait qu’alourdir le bilan depuis le début des manifestations. Désormais, les pertes s’élèvent à 7 morts, 2 100 blessés dont 46 graves et 700 membres des forces de l’ordre.

L'acte IV a été marqué par des bras de fers entre les forces de l'ordre et les gilets jaunes
L’acte IV a été marqué par des bras de fers entre les forces de l’ordre et les gilets jaunes

Le lundi 10 décembre, le président Macron fait une annonce télévisée depuis l’Élysée, inscrivant au passage un record d’audience de 23 millions de téléspectateurs (quasiment l’audience d’une finale de coupe du monde), pour apaiser la colère des gilets jaunes. Il y annonce des réformes, notamment une augmentation du salaire des travailleurs payés au SMIC de 100 euros en 2019, l’annulation pour cette année de la CSG (Contribution sociale généralisée) pour les retraités gagnant moins de 2 000 euros par mois et la suppression des impôts et charges pour les heures supplémentaires dès 2019 aussi.

Emmanuel Macron demande également aux employeurs de verser une prime de fin d’année aux salariés, prime qui sera défiscalisée. Il ne se prononcera cependant pas sur la révision de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF), malgré les appels des gilets jaunes. Cette annonce a convaincu une grande majorité des Français à en croire des sondages effectués après coup. Ils jugent notamment que leur président a répondu aux attentes des gilets jaunes et que le mouvement devrait prendre fin.

Le 10 décembre 2019, le président Macron a annoncé des réformes pour apaiser la colère des gilets jaunes
Le 10 décembre 2019, le président Macron a annoncé des réformes pour apaiser la colère des gilets jaunes

Acte V : 15 décembre 2018

La mobilisation connaît maintenant une très forte baisse, avec seulement 66 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur contre le quasi double lors de l’acte précédent. Le froid, la lassitude et les annonces du président y sont sans doute pour quelque chose.

Généralement, les manifestations se déroulent dans le calme, les magasins autour de l’avenue sont même restés ouverts. Les affrontements sont plus violents à Nantes et à Bordeaux, des grenades lacrymogènes et des canons à eaux sont utilisés pour disperser les manifestants.

Le mouvement continue, mais le nombre de manifestants a nettement diminué
Le mouvement continue, mais le nombre de manifestants a nettement diminué

Acte VI : 22 décembre 2018

Le nombre de gilets jaunes manifestant dans la rue ne cesse de décroître : « seulement » 38 600 manifestants cette fois-ci à travers le pays. Les gilets jaunes défilent dans les rues, sans débordements graves, avec des barrages routiers et des blocages de frontières.

220 interpellations ont eu lieu en France avec 81 gardes à vue. À trois jours de Noël, cet acte VI a également été marqué par un dixième décès en marge du mouvement.

À trois jours de Noël, les manifestations ont continué un peu partout en France
À trois jours de Noël, les manifestations ont continué un peu partout en France

La manifestation des gilets jaunes prend également une tournure xénophobe et antisémite lors de cette journée. À Montmartre, quelques gilets jaunes entonnent « la quenelle », une « chanson » fredonnée sur l’air du Chant des Partisans et dont les paroles antisémites sont de « l’humoriste » Dieudonné (devenu référence dans ce domaine il y a quelques années, bref). Cet acte a été condamné par bon nombre de personnalités sur les réseaux sociaux, même celles qui soutenaient le mouvement. Des violences contre des policiers ont également été enregistrées ici et là.

À lire : La France, un pays de racistes ? Entre mythe et réalité

Acte VII : 29 décembre 2018

En cette période de fêtes de fin d’année, la tension s’est faite ressentir malgré un nombre de manifestants visiblement en décroissance : 12 000 gilets jaunes enregistrés dans toute la France avec seulement 800 à Paris. Le mouvement se serait-il essoufflé ? Selon les dirigeants de la manifestation, cette baisse est due aux fêtes, mais que la mobilisation allait reprendre dès le début de l’année.

Les bras de fer entre manifestants et policiers ont surtout eu lieu en région, à Rouen et à Bordeaux, tandis qu’à Paris, les gilets jaunes font « un tour des médias » tels que BFMTV, France Télévisions, Europe 1 et Radio France pour proférer à leur encontre de nombreuses insultes.

Au total, la préfecture de police annonce 57 interpellations dont 33 mises en garde à vue.

L'acte VII voit la prise d'assaut de certains médias
L’acte VII voit la prise d’assaut de certains médias

Acte VIII : 5 janvier 2019

Après la trêve de fin d’années, la mobilisation a repris son deuxième souffle et a rassemblé 50 000 gilets jaunes à travers le pays contre 56 000 membres des forces de l’ordre. Dans la capitale, plus de 4 000 manifestants s’emparent du boulevard Saint-Germain où des « mises à feux » ont lieu, dont une péniche-restaurant près du musée d’Orsay. Les affrontements ont débuté à 14h sur les quais de Seine.

L'acte VIII marque la reprise du mouvement

L’acte VIII marque la reprise du mouvement

Cette journée a été marquée par la vidéo d’un gendarme frappé par un homme surnommé très rapidement « le boxeur » sur les réseaux sociaux. Activement recherché par les forces de l’ordre, le boxeur en question s’appelle Christophe Dettinger, 37 ans, ancien boxeur professionnel et champion de France des lourds-légers en 2007-2008.

Du haut de son mètre 91 et de ses 90 kg, l’homme, originaire de l’Essonne, s’est rendu aux autorités le 7 janvier 2019 et a été placé en garde à vue. Il est considéré comme un véritable héros sur les groupes Facebook des gilets jaunes.

Mise à jour du 09-01-2019 : Une cagnotte a été lancée sur Leetchi.com par un proche du boxeur en vue de payer ses frais de justice. La cagnotte a connu un franc succès et 117 000 euros ont été recueilli. Aujourd’hui, le site a décidé de fermer la collecte de fonds et de n’affecter l’argent qu’aux frais d’avocats pour conserver la neutralité de la plateforme. Le transfert se fera sur présentation de justificatifs (devis et notes d’honoraires de l’avocat), le reste de la somme récoltée sera remboursée aux participants.

La vidéo du « boxeur » a fait le buzz sur internet
La vidéo du « boxeur » a fait le buzz sur internet

La manifestation fera ce jour-là de nombreux dégâts dans tout le pays. Les gilets jaunes, en tout cas, ne comptent pas s’arrêter là.

Le mouvement des gilets jaunes, finalement qu’est-ce que j’en pense ?

Un passage dans l’émission « Touche pas à mon poste » sur C8 le 27 novembre 2018 m’a énormément choqué. Un gilet jaune était invité dans l’émission. Chef d’entreprise à Puteaux, il n’a pas manqué de mentionner que ses fins de mois étaient difficiles avec ses 3 000 euros nets par mois. Cette situation vous paraît-elle normale ?

Combien de ceux qui se disent gilets jaunes sont dans la même situation ? Dans tous les cas, faire représenter cette « communauté »  par ce genre d’individu ne fait que salir l’image du mouvement. On boude parce qu’on ne peut s’acheter un appartement en plein Paris ou parce qu’on ne peut s’offrir le dernier écran plasma ? Bref, il fallait envoyer un autre représentant.

Ces gens manifestent pour l’avenir de leurs enfants et c’est tout à leur honneur. Mais à partir du moment où des violences viennent s’ajouter au mouvement, ils redescendent d’un cran dans mon estime. Est-ce une raison valable pour saccager l’Arc de Triomphe, un monument fort et symbole de la France ?

Un mouvement populaire connaît toujours ses pilleurs et ses profiteurs me direz-vous. Sans doute, mais ces gens-là ont pillé des magasins, détruit des biens de particuliers et failli détruire la tombe du soldat inconnu je le rappelle. Et qui va rembourser les dégâts ? Les impôts mes amis :). Les blocages empêchent les gens de travailler, qui va payer leur loyer ? Parce que le gouvernement s’en fout comme de l’an 40 des blocages. Une erreur de cible donc.

Née dans un pays où l’on survit plus que l’on ne vit, quand je vois ce genre d’information à la télé, je me demande si nous, à Madagascar, sommes trop « gentils » avec le coût de la vie ou si ce sont les Français qui, eux, en demandent trop ? Car oui, nous n’avons quand même pas cessé d’encaisser hausse de prix sur hausse de prix alors que la plus grande majorité de la population vit avec moins de deux euros par jour. Le prix du carburant augmente quasiment tous les mois et entraîne une inflation sur tous les niveaux, et tout le monde reste sagement dans son coin, tandis que du côté de « mère chérie », on a une hausse de quelques centimes et la situation vire d’un coup au rouge. Qui n’en fait pas assez, qui en fait trop ? À vous de me le dire.

Nous avons tout de même un point commun : on a tous voté pour un homme pour, quelques mois plus tard, exiger sa destitution. À qui la faute ? Au bourreau ou à ses électeurs ? Ça fait beaucoup de questions sans réponses :).

En guise de conclusion à ce (très) long article, permettez moi de reprendre une citation d’Octave Mirbeau.

« Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. »

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jean Rak.
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jean Rak.

La liste est longue aussi en France concernant les mouvements citoyens, surement plus qu’à Madagascar, mais bon cela ne sert à rien de comparer.

Votre résumé est donc « Cela embête des gens, c’est nul » ? C’est le propre des mouvements citoyens, donc cela parait normal. Les femmes n’auraient jamais eu le droit de vote sinon, etc..

Une chose, marquante, absente de votre article, je pense, est quand même de préciser que les deux situations n’ont rien de semblable. En France il y a nombre d’aides pour vivre, les Français y sont habitués, et ont d’ailleurs lutté pour les avoir. Il est de notoriété public que l’état doit avant tout veiller sur sa population. Ici ce serait plutôt l’inverse, il est de notoriété publique que l’état s’en met d’abord plein les poches. Je ne dis pas que ce n’est pas pareil en France, juste que dans le subconscient populaire, les visions de l’état et de son rôle sont totalement différentes. Je trouve qu’il aurait été intéressant de faire une partie dessus.

Bonne continuation,