Ce texte est candidat au concours littéraire La Plume Stileex
Thème 2018 : La Beauté de Tana
Les œuvres présentées et publiées sur le site dans le cadre du concours littéraire La Plume Stileex sont le travail de personnes extérieures à l'équipe éditoriale. En conséquence, les avis, jugements et points de vue présentés dans chacune d'elles n'engagent que leurs auteurs respectifs et ne reflètent en aucun cas ceux de la Revue Stileex. Également, dans un souci d'équité et surtout pour ne pas dénaturer le travail des candidats, nous n'avons pas corrigé les textes et les présentons donc tel que nous les avons reçus.
Vous pouvez noter cette œuvre en bas de page. Les votes du public sont ouverts jusqu'au 18/11/2018. En savoir plus sur le concours La Plume Stileex 2018
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C’est un beau jour d’Octobre. Un de ces jours d’entre deux saisons qui nous obligent à combiner deux façons de s’habiller en un même accoutrement. Un pull ou un blouson assez épais pour la fraicheur matinale et une tenue légère en dessous pour la grosse chaleur montante du milieu de journée. Vers midi, je passe du côté du jardin d’Antaninarenina après quelques courses dans le quartier. Le parc est toujours ouvert en semaine, et par chance, il n’y a pas beaucoup de monde. Je décide donc de m’y reposer quelques instants, le temps de poser mon sac et d’ôter la veste qui me fait fondre, le temps de prendre une pause avant de retourner à cette vie de courses que nous vivons tous.

En ce milieu de mois, les jacarandas ont déjà fleuri, recouvrant le parc de pétales violettes qui tombent sous les coups d’un vent capricieux, tantôt calme, tantôt espiègle. Le soleil au milieu du ciel offre une chaleur étouffante, mais à l’abri sous les grands arbres, la température est idéale. Je prends place sur un des bancs en pierre du jardin, m’adossant contre un de ces gros blocs de caillou peints en vert éparpillés dans l’enceinte du parc. Des oiseaux invisibles chantent à mes oreilles, et regardant vers le sommet des arbres, je ne vois que l’éclat solaire transperçant les tiges des jacarandas géants. Ces derniers font tomber une petite pluie sur tout le jardin. Des gouttes moins nombreuses que la rosée du matin, les enfants s’amusent à dire qu’elles proviennent des petits insectes insouciants qui font leur pipi sur les passants.

Comme toujours, le jardin est paisible, malgré le nombre important de personnes qui y vont et viennent. Les gens ont l’habitude d’y passer quelques minutes peinards, éloignés du brouhaha de la ville. Le jardin d’Antaninarenina est un petit havre, vestige du « mora-mora » qu’on vantait à notre pays depuis toujours, mais que la vie active de citadins débordés a remplacé par un rythme effréné à la Metro-boulot-dodo. Le « mora-mora » n’existe plus que sur les T-shirts qu’on refourgue aux touristes.L’endroit est surtout fait de parterres d’herbes clairsemés de quelques dizaines d’arbres, principalement des jacarandas mais aussi d’autres arbres plus classiques, plus grands, plus vieux, plus verts. Les pelouses sont séparées par de fines allées en terre bordées de cailloux gris étalés par les jardiniers. La place est assez petite, entourée d’un grillage de métal vert, mais une fois à l’intérieur, ces derniers disparaissent et on a l’impression de se trouver au milieu d’une clairière, ou dans un bocal à poisson rouge, entouré mais aussi isolé de tout.

Le temps s’arrête et je regarde autour de moi, englouti par l’atmosphère euphorique du jardin. Sur les autres bancs sont assis des gens de tous les coins d’Antananarivo, de Madagascar ou peut-être même de tous les coins du monde. Quelques vieilles dames assises en groupe papotent, partagent des visages radieux et des rires édentés, sans doute sont-elles en train de se remémorer quelque anecdote d’il y a des décennies. Pas loin, des jeunes parents se réjouissent de voir leurs deux garnements courir dans tous les sens, jouant, se chamaillant, puis se disputant subitement car l’un des deux semble avoir triché au jeu que tous deux venaient d’inventer deux minutes plus tôt. D’autres restent silencieux, un couple d’amoureux, yeux dans les yeux, main dans la main. Puis vient le vendeur de « bonbons coco », brisant la romance à coups de cris, invitant son auditoire à acheter ses friandises.

Vers le milieu du parc s’érige une petite case en briques et au toit tôlé rappelant une maison traditionnelle malagasy. Un couple de vazaha s’y approche pour trouver un responsable, la maison abritant en fait un centre d’informations sur le tourisme en ville. L’homme entre dans la case tandis que la femme sort son appareil, profitant de cet arrêt pour prendre en photo le jardin, ses occupants, ses plantes, elle aussi sans doute envoutée par la magie des lieux. Son regard et son appareil s’arrêtent sur un terrain bizarre, du ciment tracé de plusieurs lignes de peinture blanche. Ayant découvert l’air pensif de la dame, un passant lui explique naturellement que c’est un plateau géant de Fanorona, un jeu traditionnel de l’île. Non loin d’eux, un grand monsieur maigre scrute son téléphone toutes les deux minutes, se tourne dans tous les sens, attendant quelqu’un, ou quelque chose. Attendre, batifoler, jouer, profiter, tous ont une raison de se trouver à l’endroit, et tous contribuent à en faire un lieu de vie à la fois paisible et agité.

Le vent souffle une petite brise rafraichissante depuis la cime des arbres, emportant quelques feuilles vers les gens reposés à leurs bases. Je ferme les yeux sous les caresses de ce souffle sur mon visage, ce dernier tourné vers le ciel, et en quelques secondes, les images disparaissent pour laisser place au son. Dans les bruits divers de cette foule variée, je distingue des rires, des cris, des intonations de personnes de tous âges et d’autant de différences. Et au loin se distingue une musique familière, nostalgique, intemporelle. Le vendeur de CD, juste devant l’entrée du parc, nous envoie des tubes étrangers des années 80 depuis toujours, à longueur de temps, tellement que Joe Dassin et ABBA me rappellent plus l’endroit que tout autre artiste malagasy qui y aurait mieux sa place. Cette atmosphère me rappelle les années passées, où moi et ma femme, ma petite amie à cette époque, passions nos milieux de journées dans ce petit parc, insouciants, euphoriques, à l’abri des heures qui passent, et de tout. Ça me rappelle le jour où au milieu de ces mêmes arbres, sous ce même ciel clair et dans ce vent de fraicheur, je lui avais demandé si elle voulait bien vivre le reste de sa vie avec moi.

Je rouvre mes yeux, et un sourire se dessine spontanément sur mes lèvres. Je regarde ma montre, quinze minutes se sont écoulées. Ces quinze minutes de pause, d’évasion, si courtes soient-elles, m’auront donné toute l’énergie du monde pour poursuivre ma journée dans une bonne humeur béate. Je remets mon sac à dos et agrippe ma veste avant de sortir du parc.

En route vers mes occupations quotidiennes, je réfléchis. Finalement, qu’est ce qui définit la beauté d’un lieu ? A l’évidence, comme quand on aime une personne, l’apparence, certes, importe mais ne suffit pas. On aime un lieu parce qu’on le connait, parce qu’on y a vécu des histoires, parce qu’il nous rappelle de bons souvenirs, parce qu’il nous est familier. Ce jardin est un endroit charmant qui a certainement vu naître de nombreuses histoires, j’espère qu’il apportera à d’autres tout ce réconfort et cette joie qu’il m’aura offert en une simple visite, la joie amenée par un beau jour d’Octobre sous les jacarandas.

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