Ce texte est candidat au concours littéraire La Plume Stileex
Thème 2018 : La Beauté de Tana
Les œuvres présentées et publiées sur le site dans le cadre du concours littéraire La Plume Stileex sont le travail de personnes extérieures à l'équipe éditoriale. En conséquence, les avis, jugements et points de vue présentés dans chacune d'elles n'engagent que leurs auteurs respectifs et ne reflètent en aucun cas ceux de la Revue Stileex. Également, dans un souci d'équité et surtout pour ne pas dénaturer le travail des candidats, nous n'avons pas corrigé les textes et les présentons donc tel que nous les avons reçus.
Vous pouvez noter cette œuvre en bas de page. Les votes du public sont ouverts jusqu'au 18/11/2018. En savoir plus sur le concours La Plume Stileex 2018
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Quand on naît, on ne choisit pas la ville où l’on va vivre. C’est un fait du hasard. Comme notre milieu social et familial. Ce hasard de la vie m’a fait naître dans la ville d’Antananarivo. Dans le quartier d’Analakely. D’aussi loin que je me souvienne, j’y ai toujours été. Je sens encore battre en moi les sons du marché voisin au petit matin. Les rires des enfants allant à l’école, équipés de leurs petits sacs à dos, les mains pleines du gras d’un Mofo Akondro acheté sur la route. Enfant, nous allions au marché de Petite Vitesse ensemble avec ma mère. Elle me prenait par la main et me donnait une pièce de 50 Ariary pour acheter des bonbons au petit épicier. Il y en avait plein les rues, des enfants portant des plateaux de bois croulant sous les friandises et les paquets de cigarettes. Ils nous donnaient une poignée de bonbons ronds pour une petite pièce et je les dégustais sur le chemin pendant que ma mère négociait les prix des fruits et des légumes. Tana . Plus qu’une ville, c’est un esprit. Une muse. Elle a assisté mes premiers cris, vu mes premiers pas. Comme une mère bienveillante, elle a accompagné mes premiers rires, bercé mes premières nuits. Et comme on se rappelle sa mère avec une tendre nostalgie, je me la remémore. Par bribes. Des souvenirs morcelés et délicats comme des perles d’eau…

Du haut de notre immeuble, nous avions une vue parfaite sur le marché. Levée tôt, j’allais épier les mouvements au dehors. Le soleil n’était pas encore levé que des marchands venaient, le dos chargé de sacs qu’ils déchargeaient péniblement. Sur place, ils achetaient une tasse de café bu brûlant à même le pavé. Puis, s’essuyant la bouche d’un revers de manche, crachant un filet de paraki sur le sol mouillé, ils s’attaquaient à l’installation de leurs stands. Lorsque les premières lueurs du jour éclataient, les rues brillaient des couleurs de notre agriculture locale.
Jamais je n’oublierais l’orange éclatant des potirons coupés en quartier, le vert si pur des salades encore humides de rosée et le blanc immaculé des longs navets qui, une fois cuits, fondaient sur la langue. Je pouvais passer des heures à admirer ces étalages, le coeur battant de ne pouvoir goûter à tout, de ne pouvoir garder tout ça pour moi. Ces souvenirs sont des trésors que je me ressors quand mon pays me manque trop.

Tana, c’est aussi des saveurs. Celles de l’insouciance. D’une enfance trop vite envolée. Je me souviens l’odeur du pain chaud, à la petite boulangerie de Liège de Tsarlalana. Elle se trouvait en bas de chez nous et nous pouvions sentir le pain chaud depuis chez nous. Alléchés, nous descendions quatre à quatre nos hautes marches pour aller demander une brioche, une baguette. Le fournil sortait et enfournait des plaques entières de pain que nous regardions rougir et croustiller. Les enfants des rues restaient devant l’entrée à se remplir le ventre de ces senteurs, les mains sur le ventre pour ressentir cette sensation de satiété tant désirée. Les brioches étaient dorées à souhait et de petits cristaux de sucre fondaient sur leur sommet. La première bouchée brûlante, la sensation de la mie cédant sous mes dents de lait, le petit grain de sucre venant buter contre le palais, fondant avec la salive pour former une saveur inédite.

A l’époque, les téléphones étaient à fil. Nous en avions un à cadran sur lequel il fallait tourner un disque de plastique afin de composer des numéros. Pour transmettre un message, nous devions nous déplacer, aller chez nos voisins porter les mots que nous ne pouvions texter. C’est dans la cour de l’un de ces voisins que j’ai découvert, avec les enfants des vendeurs de rue, le jeu du Tatara Vato. Sur le sol en pierre, assis sur un bout de carton, nous nous contionsdes histoires à l’aide de pierres durement sélectionnées. Nous tapions sur l’une avec l’autre et ce son me rappelle encore ces instants. Des mois durant, j’allais passer mes mercredis chez ces voisins, non pour eux mais pour jouer avec ces enfants. Ils fabriquaient des voitures à l’aide d’un assemblage de boîtes de conserves et de vieux bouchons de bouteilles de lait. Le tout relié par une grosse corde et ils les faisaient rouler sur le sol en riant. Avec un bâton de bambou creux et un peu d’eau de lessive récupérée dans le caniveau, ils s’amusaient à faire des bulles que les plus petits coursaient en riant. J’entend encore leurs rires quand je ferme les yeux. Mon rire s’y mêle aux leurs pour former un seul son des plus humains, que ni l’origine ni la classe sociale ne surpasse. Les rires d’enfants qui font fi de leurs différences pour n’être que ce qu’ils sont : des enfants.

C’est pourquoi, Tana reste une ville d’enfance. Car rien n’existe si ce n’est ce qu’on voit, ce qu’on ressent. On s’émerveille des tapis de fleurs de Jacaranda recouvrant l’avenue de l’Indépendance aux venues des premières pluies. On rit d’un zébu maladroit beuglant contre son maître. On s’amuse d’un vieux pneu et d’une branche. C’est tout ça, et j’aime cette ville. De tout mon cœur d’enfant. Ce cœur qui ne veut pas vieillir.

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