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11/01/2018. Madagascar connaît depuis plusieurs décennies des crises cycliques qui emportent avec elles ses dirigeants. Un livre écrit par des universitaires de l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) analyse les mécanismes de ces soubresots qui traversent le pays et affectent son économie. Madagascar, contrairement à beaucoup de pays africains, ne connaît pas de guerre et possède de nombreuses richesses. Pourtant sa population ne cesse de s’appauvrir.

Une régression inexorable de l’économie malgache

Il y a quelques semaines, des économistes de l’Université d’Ankatso s’étaient émus de la situation de Madagascar et de l’état de pauvreté de ses habitants. Ils rendaient public un travail de recherche effectué par leur département en relation avec l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Ce document indique, notamment, que le PIB par habitant à Madagascar a baissé depuis près d’un quart de siècle. La richesse produite par habitant est ainsi passée de 440 USD en 1992 à 415 USD en 2016. Les conclusions de cette étude sont accablantes et montrent que le taux de pauvreté n’a cessé d’augmenter durant cette même période.

rakoto population malgache
En écho à ce cri d’alarme, l’IRD vient de publier un ouvrage écrit par trois universitaires membres de l’institut. Mireille Razafindrakoto, directrice de recherche à l’IRD, François Roubaud, économiste statisticien et Jean-Michel Wachsberger, agrégé en sciences sociales et maître de conférence en sociologie à l’université de Lille, signent une enquête interrogeant les causes des crises cycliques qui affectent Madagascar et qui anéantissent chaque fois les maigres progrès économiques du pays.

Le livre intitulé “L’énigme et le paradoxe” tente d’expliquer pourquoi un pays qui n’a pas connu de guerre depuis son indépendance ne cesse de régresser alors que d’autres états du continent voisin qui ont traversé des crises graves sont parvenus, malgré tout, à se développer. Comment expliquer également la fréquence des événements socio-politiques à Madagascar qui remettent, chaque fois, en cause les maigres progrès économiques acquis dans les périodes de stabilité. Une énigme et un paradoxe auxquels les auteurs apportent quelques réponses, tout en tordant le coup parfois à quelques idées reçues.

En cinq chapitres, le livre présente les données du mystère malgache et cherche à en scruter les causes à l’aide des théories économiques traditionnelles et modernes de la croissance de long terme.

Richesses et pauvreté se cotoient à Madagascar
Richesses et pauvreté se cotoient à Madagascar

L’équation Malgache

“L’énigme et le paradoxe” balaie la situation de la grande île en la comparant à un panel de pays de l’Afrique de l’Ouest : le Benin, le Burkina Faso, le Cameroun et la Côte d’Ivoire. Ces quatre états ont tous connu, depuis leur indépendance, un taux de croissance significatif. En revanche, la trajectoire économique de Madagascar suit une tendance récessive depuis plus d’un demi siècle.

Selon les données de la Banque mondiale, le PIB par tête était de 132 dollars en 1960 et atteignait 402 dollars en 2015. Dans le même temps, le PIB par tête de l’ensemble de l’Afrique subsaharienne parti d’un niveau légèrement inférieur (117 dollars), était multiplié par quatorze (1588 dollars) en 2015. L’Asie du Sud-Est et le Pacifique, plus pauvres d’un tiers en début de période avec 90 dollars, était seize fois plus riche que Madagascar en 2015.

La grande île a été confrontée, durant la même période, aux mêmes difficultés que les autres pays du continent. Les errements idéologiques, les expériences économiques sans lendemain, les ajustements structurels, la corruption, l’instabilité politique ont marqué, ces cinquante dernières années, la majorité des pays du continent et notamment les quatre, retenus par l’étude de l’IRD.

Pourtant, Madagascar possède des atouts. Un taux d’emploi, un taux d’alphabétisation et une espérance de vie supérieurs à ses voisins. Des performances qui puisent peut-être dans l’histoire pré-coloniale. Les auteurs rappellent ainsi, que Madagascar rendit l’école obligatoire en 1876, soit cinq ans avant la France.

Mauvaise gouvernance et ethnicité

Le livre des chercheurs de l’IRD remet en cause certaines idées reçues ; et parmi elles, celle de la mauvaise gouvernance. Là aussi, l’échec économique ne peut pas s’expliquer par la piètre qualité des institutions et de ceux qui gouvernent. Les indicateurs des bases de données internationales de la gouvernance ne laissent pas apparaître de faiblesses significatives à Madagascar.

Selon les Worldwide Governance Indicators de la Banque mondiale, la position de Madagascar est même, en moyenne, meilleure que celle de l’Afrique et de l’Asie du Sud-Est. C’est le cas notamment du contrôle de la corruption, de l’état de droit, de la qualité de la réglementation, de l’efficacité des pouvoirs publics et de la stabilité politique et de l’absence de violence.

La piste de la mauvaise gouvernance n’étant pas la bonne réponse aux origines des crises cycliques, les auteurs se sont intéressés à l’ethnicité. Le fractionnement du pays en différentes ethnies est, en effet parmi, les plus importants d’Afrique. Pourtant contrairement au continent, où les fragmentations ethniques et linguistiques sont en général hautement corrélées, ce n’est pas le cas à Madagascar qui de ce point de vue, représente une exception. Massivement les Malgaches revendiquent leur identité nationale avant leur identité ethnique.

Les auteurs se penchent également sur l’histoire et le développement de l’État pour essayer de trouver les racines du mal qui mine aujourd’hui Madagascar. A la veille de la colonisation, le pays apparaît comme un État en développement dominé par l’aristocratie Merina qui doit composer avec d’autres royaumes notamment Sakalava. Cette élite issue des grandes familles hova constitue une oligarchie qui veille sur l’administration, l’armée et le commerce.

La colonisation française va faire de l’île “la perle” de son empire tout en s’appuyant sur cette élite. De vastes terres en jachère et des ressources intactes vont servir de socle à l’arrivée des colons et de leurs compagnies, entraînant avec eux des réunionnais, des chinois et des karana.

Dans leur travail, les auteurs notent que la mise en valeur recherchée par le colonisateur n’a pas modifié une société agraire autarcique, mais au contraire creuse le gouffre entre une petite oligarchie et le reste de la population. Il faudra attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour que la France se préoccupe du développement de Madagascar.

L’indépendance et les années qui vont suivre vont voir alterner espoirs, durant l’intermède Ramanantsoa, et désillusions. Le pays va désormais vivre en fonction du flux et du reflux de l’ouverture démocratique. Parallèlement va se mettre en place, ce que François Roubaud qualifie “d’économie de rapine“. L’économie de rente va prospérer et accélérer les crises politiques.

L’ouvrage définit parfaitement les rentes économiques à Madagascar. Celles-ci ne sont pas de grande ampleur, limitées par nature ou faute de stratégie pour favoriser leur extension. Ces rentes sont constituées de terrains et d’autres valeurs immobilières. L’économie de traite (café, vanille, girofle, thé) qui s’est développée au temps de la colonisation a connu une période à succès, suivie de stagnation voire de déclin dans les années 1980, 1990. Les nationalisations d’entreprises étrangères dans les années 1970 ont permis l’émergence de petits entrepreneurs nationaux aux côtés des minorités karana et zanatany.

Les proches du pouvoir ont profité des opportunités plus ou moins licites qui s’offraient à eux durant cette période. Reste que les ressources les plus accessible sont celles qui proviennent de l’aide extérieure. L’actualité récente a mis en lumière les détournements pratiqués sur les marchés publics du bâtiment ou sur les financements destinés à différentes institutions.

Le développement depuis une dizaine d’année de grands sites miniers et ceux dont la naissance est annoncée, donne encore plus d’appétit à ceux qui peuvent en profiter. Dans le domaine minier et pétrolier, les sommes en jeu sont illimitées. La rente change d’échelle et devient dès lors inaccessible en dehors du sommet de l’état.

Anciens billets de banque de Madagascar
Anciens billets de banque de Madagascar

La cité des 10 000

François Roubaud estime à 10 000 personnes ceux qui vivent de ce système et profitent des avantages de leur rang dans la hiérarchie sociale et politique. 10 000 personnes sur une population de 22 millions d’habitants. En ce sens, Madagascar fonctionne comme beaucoup d’autres pays africains. Ces élites se protègent et craignent les nouveaux venus. Cette élite pratique la vertu de l’entre-soi protecteur.

Les auteurs évoquent les dix dernières années comme étant la marque de la décadence de l’État, où les intérêts des puissants se confondent avec l’état patrimonial. Les auteurs estiment que les dernières élections n’ont pas mis fin à la déliquescence que connaît le pays.

Les signes de la grogne sociale se multiplient comme lors des événements de Soamahamanina ou de l’encerclement de la mairie d’Antananarivo pendant plusieurs heures par des militaires rendus mécontents par l’arrestation de l’un des leurs par la police municipale.

Voir également : Pétrole, les risques d’un État néo-patrimonial à Madagascar.

L’explosion de la violence

Les crises socio-politiques à Madagascar sont marquées par des explosions de violence. Bien que celle-ci ne s’exprime que très rarement. Jean-Michel Wachsberger parle de “tabou de la violence” à Madagascar qui participe selon lui de l’acceptation du peuple malgache à admettre les dérives de ceux qui détiennent les pouvoirs politique et économique.

Global Peace Index classe Madagascar à la 38ᵉ place sur 162 pays pour son degré de pacifisme. Les habitants de la grande île sont même classés 3ᵉ sur les 44 pays de l’Afrique subsaharienne. Par ailleurs, les Malgaches se sentent faiblement menacés par les intimidations lors des campagnes électorales. Plus de 85% des Malgaches disent ne ressentir aucune inquiétude en termes de violence politique.

La violence a toutefois été souvent instrumentalisée lors des récentes crises par les responsables politiques. En fait, l’observation des événements montre que ceux qui veulent récupérer la violence ne parviennent pas, le plus souvent, à la contrôler. C’est souvent le recours à la violence par le pouvoir en place qui précipite sa chute.

L’éternel retour (de la crise) ?

L’ouvrage revient sur les élections de 2013. Celles-ci devaient, c’est du moins ce qu’en attendait une partie de la communauté internationale, mettre fin à la crise institutionnelle née de la destitution de Marc Ravalomanana et de la transition conduite par Andry Rajoelina. Force est de constater qu’à un an des prochaines échéances, les “signaux restent dans le rouge”.

La gouvernance ne donne plus que les signes de sa faiblesse . Ainsi, si 58% des Tananariviens se déclaraient satisfaits de la démocratie en 2006, ils ne sont plus que 20% en 2015. La confiance en l’administration est passée durant la même période de 64% à 35%. Les auteurs s’interrogent “si cette dégradation se poursuit, se marquera-t-elle par une résignation de la population ou se traduira-t-elle au contraire par un nouveau mouvement populaire ?”. Quel rôle en effet peuvent jouer les aspirations de la population dans les mois qui viennent.

Les responsables politiques continuent à s’exonérer de leur devoir de redevabilité. Le statut de “ray aman-dreny” continue à les protéger. Combien de temps encore ? Aujourd’hui 70% des Malgaches considèrent que les citoyens devraient être les responsables du contrôle des actions des députés. Ils sont 72% à penser la même chose pour le président.

Les richesses non redistribuées, les atteintes permanentes à la bonne gouvernance ont été à l’origine des dernières crises. Les aspirations à plus de démocratie et plus de justice sociale ont attisé les mouvements de la rue qui ont emporté les différents régimes depuis un quart de siècle.

A la veille d’un nouveau rendez-vous avec leur histoire politique, les Malgaches continuent à être tiraillés entre les valeurs traditionnelles du respect des “ray aman-dreny” et leurs aspirations à plus de démocratie.

Finalement concluent les auteurs “l’unicité du cas Malgache renvoie à une dimension universelle. En effet cette opposition entre élites et citoyens, le rapport au pouvoir et le questionnement de la démocratie qui sont au cœur du nœud Malgache actuel, sont aussi un mouvement de fond à l’échelle planétaire qui travaille aussi bien les pays en développement, que les pays développés”.

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